Vous en avez probablement déjà fait l’expérience et cela apparaît clairement dans plusieurs de vos messages : s’il est assez facile de parler de son jeûne avec ceux qui sont loin de l’Eglise, il est étonnamment plus difficile de le faire avec des catholiques pratiquants. « Si je pleure et m’impose un jeûne, je reçois des insultes ! » dit le psalmiste (ps 68, 11).

Au-delà des questions interpersonnelles (en famille notamment), cette méfiance vis-à-vis de celui qui jeûne a probablement trois causes principales :

– notre jeûne, avec toutes ses limites, révèle à l’interlocuteur sa tiédeur.

– il rappelle les « heures sombres » de notre histoire religieuse en France.

– il alimente cette grande querelle occidentale entre la nature et la grâce.

Notre jeûne, avec toutes ses limites, révèle à l’interlocuteur sa tiédeur

Vous avez tous entendu ces exhortations pressantes, reçues de « bons catholiques », à rester raisonnable, à ne pas trop en faire, à favoriser les résolutions plus spirituelles, à ne verser ni dans le pharisaïsme, ni dans le stoïcisme, ni dans le jansénisme (cet hydre monstrueux !), ni dans aucune forme d’ascétisme qui est par nature déraisonnable, ou au moins d’un autre âge !

Alors pourquoi, tout à coup, tant d’agacement, tant d’énervement chez notre « ami catho », devant un jeûne qui finalement n’a rien de si extraordinaire ?

C’est que, tout imparfaite qu’elle soit, notre pénitence de Carême donne mauvaise conscience à celui qui ne jeûne pas, et ce, d’autant plus qu’il sait qu’il pourrait et devrait le faire ! Mais voilà : sa vie chrétienne tiède l’invite plutôt à faire le strict minimum  qu’à la générosité. Il trouve qu’il en fait déjà bien assez ! Le tiède est bien souvent obnubilé par la limite basse, qu’il approche de manière asymptotique, en veillant tout de même à ne pas tomber en deçà.

Alors gare à celui qui lui révèle ce manque chronique de générosité !

Le jeûne rappelle les « heures sombres » de notre histoire religieuse en France

L’évocation de Port-Royal suscite en général l’admiration des non-catholiques, surtout s’ils sont amis des arts et des lettres. Les noms de Blaise Pascal, Jean Racine, Madame de Sévigné ou Philippe de Champaigne imposent ainsi immédiatement le respect. En revanche, Port-Royal suscite chez les catholiques une méfiance instinctive. Le jansénisme qui en est sorti est assurément une hérésie mais, curieusement, elle est aujourd’hui – plus qu’aucune autre – accompagnée de défiance et même de dégoût.

La querelle janséniste a empoisonné l’Eglise de France pendant plusieurs siècles, sans qu’elle ne puisse déboucher sur aucune sorte d’entente ou de compromis. L’Eglise fit même appel au bras séculier qui, en 1711, rasa finalement l’abbaye de Port-Royal. Les jansénistes se vengèrent en soutenant, jusque sous la période révolutionnaire, quelques décennies plus tard, tout ce qui s’opposait au Pape et au Roi.

Cette querelle reste comme une blessure dans l’inconscient collectif du catholicisme français et se retrouve dans quelques sujets qui divisent encore les catholiques : le rapport de l’Eglise avec le monde, la morale du renoncement ou celle de l’accomplissement de soi, sans parler du péché et ses conséquences, de la place du sacrement de pénitence, des fins dernières… Oubliées, vraiment, les querelles jansénistes ?

Le jeûne prolonge cette grande querelle occidentale entre la nature et la grâce

Dès la fin du IVème siècle, le moine Pélage enseignait que l’homme pouvait se sauver par ses seules forces. Par une opportune réaction, saint Augustin rappela la nécessité de la grâce et fit condamner le pélagianisme au Concile de Carthage en 412. Depuis lors court une terrible querelle dans la théologie occidentale sur la part de l’homme et la part de Dieu dans l’œuvre de salut.

Dans la veine du pélagianisme, on trouve les courants culturels, philosophiques, théologiques et spirituels qui valorisent l’homme et son action : la scolastique médiévale inspirée d’Aristote, la Renaissance, le « parti jésuite », les lumières de l’époque moderne et l’optimisme marxiste, etc.

Dans la veine d’un néo-augustinisme exagéré, on trouve les doctrines qui valorisent l’action de Dieu jusqu’au mépris de l’homme : l’influence néo-platonicienne, le manichéisme des Cathares, le protestantisme de Luther, le jansénisme, le quiétisme, le puritanisme, la culture capitaliste fondée sur l’intérêt individuel et la marchandisation de tout, etc.

Aujourd’hui, nous sommes à un tournant culturel. Après l’époque moderne qui fut le chantre de l’homme, jusqu’à la caricature des utopies des XIXème et XXème siècles qui avaient annoncé l’homme parfait (les aryens du national-socialisme) dans une société parfaite (l’âge communiste), la post-modernité d’aujourd’hui verserait plutôt dans un cynisme et un égoïsme absolu.

De la même manière, dans la culture chrétienne, nous passons d’une culture humaniste – de l’homme bon, sans péché, qui vit ensemble, en Eglise, une « expérience formidable » – à une culture individualiste de l’homme qui se sait pécheur et même pervers.

Voilà pourquoi les plus anciens ont en général du mal à comprendre cet effort du jeûne, tandis que les jeunes l’apprécient pour des motifs individuels divers et variés (et pas seulement spirituels !).

Abbé Gérald de Servigny

(Prêtre du diocèse de Versailles, auteur d’ouvrages de liturgie et de théologie, le père de Servigny est en ministère à Brest pour le diocèse de Quimper et le diocèse aux Armées françaises. Il est aussi prédicateur de retraites spirituelles).